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Délocalisation : opportunité ou menace?


Délocalisation

Jean-Paul Betbèze   

   Bien sûr, c’est là un mot qui ne veut rien dire. Car toute activité humaine a, bien sûr, une localisation. La délocalisation, au sens strict, ce serait la mort de la firme ! Vers l’au-delà des sociétés ! En réalité, quand tout le monde s’inquiète des délocalisations, d’Europe vers le Moyen-Orient, vers l’Est désormais, vers la Chine surtout, c’est avec l’idée d’un déménagement… sans laisser de trace. L’entreprise qui produit disparaît, reste celle qui vend. Un bout. Mais comment vendre, si l’on n’a pas créé une part des richesses qui permettront, précisément, d’acheter? La délocalisation-déménagement de la production est ainsi vue comme un appauvrissement, comme une dépendance, et plus encore comme une contradiction. Elle est donc un risque économique et social.

Bien sûr aussi, les économistes ont beau jeu de dire que le mouvement de l’histoire est celui de la destruction et de la création de richesses, de leur déplacement incessant. Mais encore faut-il admettre que la vitesse du processus ne cesse de croître, avec sa dimension. Car la Chine semble en mesure de produire tous nos biens, quitte à nous occuper nous-mêmes de nos services ! Car l’écart de coûts de production est tel qu’il compense très largement l’écart de productivité. La Chine produit au vingtième du coût européen, l’Est de l’Europe au dixième. Si l’on considère que la productivité y est moitié moindre, nous voilà respectivement au dixième et au cinquième ! Rien ne résiste à cette onde de choc. Une onde qui affecte l’autre côté de la Méditerranée, et peut y faire un mal considérable.

Mais une onde, là-bas comme ici, qui peut se gérer, se stabiliser, dans des protocoles de coopération dynamique. Il est important de savoir (en effet) qui fera quoi quand on cesse de produire en France, en Italie ou en Allemagne, d’avoir des garanties de qualité, de réactivité pour la suite. La relocalisation des productions peut ainsi se faire sur la base des coûts comparés, bien sûr, mais en prenant en considération d’autres éléments tels la qualité, le suivi, les réponses à la demande, l’écoute des clients… En bref, en intégrant une part importante de la concurrence hors prix, qui permet précisément de répondre à une demande qui ne cherche pas seulement le «moins disant». Dans ce contexte, il est évident que la proximité a un sens, le partage des cultures aussi, les protocoles à mettre en place plus encore, pour structurer l’ensemble.

   Il devient ainsi décisif que les modes de coopération s’enrichissent, se complexifient, des deux côtés de la Méditerranée, car c’est l’intérêt bien compris de chacun. Le risque commun est en effet la « délocalisation » ailleurs, pour les deux, avec perte de valeur ajoutée certes, mais plus encore de savoir faire, d’emprise de marché. C’est là le risque du siphonage, de la perte cumulative. Ce risque se met en place dans l’industrie en général, notamment dans des secteurs classiques comme le textile. Mais on sait aussi que les semi-conducteurs n’ont même pas à se délocaliser en Chine, étant entendu qu’ils s’y localisent d’abord ! 

Face à cette dynamique, la réponse ne peut qu’être articulée et organisée : il faut renforcer constamment la qualité, la modernisation des procédés, mais aussi la qualité de la gestion. Un produit, de plus en plus, est un ensemble de prestations, d’éléments interdépendants qui fabriquent un maillage de compétitivité. Ils forment une organisation d’acteurs, de compétences, de sensibilités, un réseau vivant qui, par construction, n’est pas transportable. Face à la délocalisation-portion, c’est donc l’organisation qui est la réponse ; c’est la qualité dynamique d’un plus grand nombre d’acteurs, conscients des enjeux. Rien de moins, en fait, que leur existence.

*Jean-Paul Betbèze
Directeur des études au Crédit Lyonnais
   

l'Economiste maghrébin : N° 351  Quinzaine du 29/10/2003 au 12/11/ 2003.
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