J’avais longtemps
repoussé à plus tard l’idée d’aborder la question de l’Islam dans le cadre de
cette chronique. Non par crainte d’une quelconque censure personnelle; mais je
voulais d’abord me « sourcer », par souci d’exactitude, auprès des acteurs
eux-mêmes. J’esquisserai donc, ici, la problématique générale, avec la
perspective, d’y revenir de temps en temps, afin d’explorer ses multiples
facettes. Le moins qu’on puisse dire est qu’aujourd’hui l’Islam obsède le monde
par son actualité, souvent dramatique hélas, par sa vitalité, par ses diverses
expressions, par ses désordres aussi. On peut multiplier à l’infini les
déclinaisons.
Vu d’Occident, et notamment à partir de la France, plusieurs
tendances, s’expriment violemment et contradictoirement. Penchons-nous cette
fois sur une de ces expressions.
Longtemps minimisée, et souvent occultée,
la réalité sociologique de la France s’est largement modifiée ces dernières
années. C’est ainsi que la visibilité des nouveaux Français, essentiellement de
culture musulmane, dérange, perturbe et interpelle. Pendant longtemps, on s’est
refusé – surtout la classe politique – d’admettre et d’intégrer cette dimension.
L’erreur majeure, qui pèse de tout son poids sur le contexte actuel, est que
tous les gouvernements de la France ont laissé se développer – pensant que les
choses finiront par se régler d’elles-mêmes – des ghettos, où l’on a, n’ayons
pas peur des mots, parqué des hommes et des femmes, au faible pouvoir d’achat.
Selon une étude des renseignements généraux, plus de 350 zones urbaines sont
explosives, et potentiellement dangereuses, tant le processus de déconstruction
social est poussé à son extrême. D’où aussi des problèmes identitaires
gigantesques. C’est dans ces zones de fragilité qu’un Islam militant a réussi à
prospérer. Seul discours structurant pour des jeunes totalement abandonnés, des
années durant, par la République. Frustrations, désespérance, « Islam des caves
», chômage, mal-être… sont autant de facteurs de désintégration qui sont au cœur
des angoisses existentielles de la France d’aujourd’hui.
Réussira-t-on à
rattraper le temps perdu ? Difficile à dire. Le ministre Jean-Louis Borloo,
lequel s’est appuyé sur un bon diagnostic, avait élaboré un véritable plan de
sauvetage afin de « retricoter » et reconquérir les territoires perdus de la
République. Aura-t-il le temps et l’argent nécessaire ? En tout état de cause,
la prise de conscience, notamment par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin,
est incontestable, mais le retard pris est considérable.
C’est dans ce
contexte, où le pays est en mal d’altérité, que la France tente de regarder et
d’organiser l’Islam de France. Il y a là de réelles bonnes intentions, certes
louables, mais la difficulté est que l’on ne dispose d’aucun mode
d’emploi, ni d’une vision claire de ce que l’on veut faire. Ou plutôt,
si.
Tous les ministres de l’Intérieur, ces dernières années, avaient tenté
d’avancer sur ce dossier, en s’inspirant en particulier du schéma d’organisation
des juifs de France, mais à chaque fois, cela tournait court, faute de vrais
interlocuteurs.
En France, aujourd’hui, on paie trop cher ces atermoiements.
Les attentats du 11 septembre 2001 ont profondément modifié les perceptions à
l’égard de l’Islam. Les violences commises, au nom de cette religion, relayées
par les médias internationaux et fatalement amplifiées par une diffusion en
boucle, provoquent peur, rejet et incompréhension. Les questions de politique
intérieure entrent en résonance avec celles de politique internationale
(Afghanistan, Israël-Palestine, Irak, etc.). Tout s’interpénètre et se
chevauche. Ce qui n’aide pas à la clarté. On est face à cette terrible
équation.
Pour autant, d’autres interrogations viennent à l’esprit. S’il est
vrai que l’Islam de France doit trouver pleinement sa place à la table de
République, il n’en reste pas moins que les divisions internes sont,
artificielles ou réelles, nombreuses, et constituent un obstacle à l’émergence
d’une autorité spirituelle, vitale pour mettre hors d’état de nuire les
charlatans et autres marchands du temple qui profitent de ces moments pour se
faire de l’argent ou développer un discours intolérant. On le constate tous les
jours, la tâche est loin d’être de tout repos ! Les musulmans vivant en dehors
de l’Hexagone ont du mal à comprendre la complexité des choses. Mais, il y a là
une autre leçon à méditer. Ce qui se passe en France, qui se considère comme
étant chromosomiquement la fille aînée de l’Eglise, est loin d’être facile à
vivre. Cela doit interroger chacun de nous sur sa capacité de tolérance. Comment
accepter l’Autre ? Inversons, un instant, l’équation : aménager une place dans
la société islamique à des chrétiens nouvellement installés et acclimatés.
Comment aurait-on réagi ? Quel est le degré d’acceptation de la différence dans
les institutions de ces Etats musulmans ? Tant de questions légitimes,
lesquelles nous poussent à aller plus loin dans la construction de la pluralité.
Voilà quelques interrogations qui méritent d’être complétées par d’autres
analyses sur l’état de l’Islam dans le monde.
Hichem Ben Yaïche /
benyaiche@hotmail.com